« Ne m’oublie pas » d’Alix Garin

« Ne m’oublie pas » d’Alix Garin

« Ne m’oublie pas »…

« La grand-mère de Clémence souffre de la maladie d’Alzheimer. Face à son désespoir, elle prend la décision de l’enlever de la maison de retraite et de prendre la route en quête de l’hypothétique maison d’enfance de sa mamie. Une fuite, une quête, un égarement, l’occasion de se retrouver…

A moins que ce ne soit des adieux ? »

Une BD d’une grande finesse, bouleversante, qui se lit d’une traite et qui vous fera frissonner d’émotion tout au long de lecture…

Pour ma part, j’en ai eu la gorge nouée… Parce que la grand-mère de Clémence perd la mémoire…tout comme la mienne…

Qui aujourd’hui ne s’est pas déjà retrouvé face à cette maladie, qui emporte avec elle les souvenirs de nos chers proches..?

Qui n’a pas été confronté à ce chagrin et à ce désarroi immenses lorsque l’on se retrouve face à une personne qui petit à petit ne vous reconnaît plus, ne se souvient plus, de la complicité, des orages traversés ensemble, de la vie partagée…

Une part de notre enfance s’envole en même temps qu’ils oublient … Alors, on se raccroche aux phrases précieuses -les dernières- qui parfois arrivent subitement au travers d’un éclair de lucidité.. et on chérit les instants vécus… Mais que c’est dur !!!

Une vraie réflexion qui ramène à l’instant présent, à la construction de soi, qui décrit avec subtilité et parfois humour les méandres de cette maladie avilissante… « Alzheimer », sous la plume poétique, et lumineuse d’Alix Garin…

Une pépite…

« Mon mari » de Maud Ventura

« Mon mari » de Maud Ventura

« Excepté mes démangeaisons inexpliquées et ma passion dévorante pour mon mari, ma vie est parfaitement normale. Rien ne déborde. Aucune incohérence. Aucune manie. »

Ambiance…

« Mon mari » est le premier roman de Maud Ventura. Une pépite. Un roman addictif qui a du mal – vraiment du mal ! – à se laisser reposer avant la fin…

L’histoire se déroule au fil d’une semaine; chaque jour a sa propre couleur, sa propre énergie ..C’est de cette façon qu’ « elle » perçoit les choses, la vie, sa vie …

« J’ai toujours vu les jours en couleur. C’est même ainsi que je me repère dans le temps. Lorsque je prends rendez-vous quelque part, j’ai rarement besoin de le noter : mon emploi du temps apparaît devant mes yeux sous forme d’une frise colorée. »

« Elle » c’est une très belle femme qui a une vie parfaite : une belle maison, deux enfants, et surtout – SUTOUT – elle partage sa vie depuis 15 ans avec l’homme de sa vie, le père de ses enfants, qu’elle aime toujours aussi « follement » et qu’elle ne nomme jamais autrement que « mon mari »

Toute sa vie est centrée autour de lui, elle est d’ailleurs sans cesse en quête de moments seule avec lui…au point même d’en vouloir à ses enfants de leur « voler » du temps à deux…

« Mon idéal serait un tête à tête perpétuel avec mon mari : nous sommes tous les deux dans notre salon, nous buvons un café corsé et nous discutons pendant des heures. »

Le décor est planté dans un milieu bourgeois, qui donne une tonalité très particulière à l’ensemble, et surtout à cet amour qui nous interroge, nous laisse perplexe, tant il est étrangement intense …

« J’ai appris l’élégance (qui ne repose finalement que sur un trio simple : un manteau, un sac et des chaussures hors de prix. Une fois cette sainte trinité maîtrisée, le reste est facile) . (…) Bref, c’est ainsi que je suis devenue l’une de ces femmes aux collants jamais filés, et que j’ai appris à assortir mon apparence avec la maison bourgeoise que mon mari et moi avons achetée ». 

L’écriture est superbe : élégante et juste.

« A nos débuts, notre paysage amoureux ressemblait à une étendue infinie de dunes; il évoquait le danger de l’aridité et l’immensité du ciel étoilé, la chaleur étouffante du jour et la froideur soudaine de la nuit. Puis nous sommes devenus un lac : une étendue plate et lisse. J’ai vu mon mari s’habituer à ma présence jusqu’à ne plus la trouver miraculeuse. J’ai vu le désert se transformer en lac. »

A travers les mots de Maud Ventura , cette femme, cette « amoureuse » (amoureuse de l’amour ?…) nous questionne sur la passion, sur l’idéalisation d’une relation… et dans le même temps, sur les souffrances et les aliénations qui en découlent fatalement ..

« J’aime tellement fort que je me consume dans mon propre amour (…) J’aime et je veux être aimée avec tellement de sérieux que cet amour devient vite épuisant (pour moi, pour l’autre). Bref, j’ai l’amour malheureux. » 

La tension monte progressivement au fil du texte, au fil des jours de cette longue semaine…entre ombre et lumière…

La lecture est captivante, un brin glaçante,…et décalée ! Et cette fin !!!! ….Impossible d’en dire plus pour ne pas spoiler ! 😉 …

…Mais pour prolonger encore juste un peu le plaisir, je vous partage quelques extraits des jours « colorés » de cette femme transie d’amour… en espérant vous donner envie de vous plonger à votre tour dans cette lecture 😉 !

« Le lundi a toujours été mon jour préféré. Parfois, il se pare d’un bleu profond et royal -bleu marine, bleu nuit, bleu égyptien ou bleu saphir. Mais plus souvent le lundi prend l’apparence d’un bleu pratique économique et motivant, adoptant la couleur des stylos Bic, des classeurs de mes élèves et des vêtements simples qui vont avec tout. Le lundi est aussi le jour des étiquettes, des bonnes résolutions, et des boîtes de rangement. Le jour des choix judicieux et des décisions raisonnables (…) J’aime les situations initiales. Quand chacun est à sa place dans un monde à l’équilibre. » 

« Le mardi  est un jour belliqueux. Pas besoin de chercher des explications compliquées : sa couleur est le noir et son étymologie latine nous apprend que c’est le jour de Mars, le dieu de la Guerre. »

« Je suis de mauvaise humeur. Le mercredi est une journée orange, comme la clémentine… »

« Je débute mon jeudi jaune avec joie. »

« Heureusement, le vendredi me porte bonheur grâce à sa couleur, le vert. Ce n’est pas une superstition, il y a des faits qui ne trompent pas. « 

« Le samedi est rouge. Et celui de mon mari, rouge vif. Pour lui, le samedi est toujours un évènement joyeux.(…) Moi je préfère la routine des jours de semaine, le samedi m’intimide. »

« Le dimanche est en tous cas un choix stratégique, car c’est indiscutablement une journée blanche. » (…) Evidemment, c’est le blanc du sacré (…) Mais le blanc du dimanche n’est pas aussi simple qu’il n’en a l’air. L’optique nous apprend que le blanc est le résultat du mélange de toutes les couleurs (et non l’absence de couleurs, comme je le pensais). »

 

« Les Demoiselles » d’Anne-Gaëlle Huon

« Les Demoiselles » d’Anne-Gaëlle Huon

« Le destin , ce n’est pas une question de chance. C’est une question de choix. »

1923. Rosa, jeune espagnole de 15 ans décide de traverser les montagnes pour rejoindre le Pays Basque et travailler le temps d’une saison dans un atelier d’espadrilles, comme tant d’autres à cette époque, surnommées les « hirondelles« …

Un premier drame va se dérouler pendant cette dure traversée . Ce sera le point de départ de toute une vie; une vie que l’on découvre tout au long de cette lecture captivante, où la petite histoire nous raconte la Grande…

Pour Rosa, il ne s’agissait pas de se constituer un trousseau pour se marier, cette « migration » temporaire devait lui permettre de prendre son destin en main, d’échapper à sa condition… La nuance est importante, pour comprendre la vie de cette femme, fictive certes, mais qui représente à elle seule les changements sourds qui s’opèrent en chaque femme à cette époque.

Arrivée en France, rien ne se déroulera comme prévu, et cette jeune « hirondelle » va croiser la route d’intrigantes « cocottes »…

Des destins de femmes extraordinaires, d’un temps pas si lointain, où la condition féminine était encore chaotique.. Des sujets, pour le droit des femmes y sont abordés sous une plume juste et poignante, et à travers la vie de Rosa et de ses amies, on replonge – parfois avec effarement- dans des moments dramatiques de l’Histoire des Femmes, qui ont permis , progressivement (et tout n’est pas encore gagné !) l’évolution de notre société…

« Je ne me souviens pas de l’adresse ni des mots prononcés. Seulement du sang, des cris, et des aiguilles à tricoter. »

« Tu dois savoir qu’à l’époque, Liz, les divorcées étaient forcément considérées comme des traînées. Ce que l’on avait du mal à croire quand on voyait Mlle Thérèse, ses cheveux de neige, ses longues jupes plissées et son chemisier boutonné jusqu’au cou. »

« le souvenir de ma mère morte en couches, les cernes de Carmen et les coups que Robert frappait parfois la nuit à la porte, me faisait dire que je vivais mieux sans. Sans époux, sans amant. »

Pourtant à travers ces destins de femmes parfois tragiques, c’est bien une ode à la vie et à ses plaisirs dont nous parle l’auteure.

Recueillie dans la maison des Demoiselles, ces femmes mystérieuses et fantasques « qui vivent au milieu des livres, des jarretières et des coupes de champagne », Rosa va peu à peu s’émanciper, grandir et laisser la jeune fille fragile derrière elle pour devenir la femme forte, libre, audacieuse et inspirante qu’elle restera toute sa vie.

« Il n’y a que trois règles ici. La première: ne jamais tomber amoureuse. La deuxième: ne jamais voler l’homme d’une autre. La dernière: ne boire que du champagne millésimé »  De ces trois règles, une seule pourtant serait respectée. »

Ce livre est un voyage .. voyage dans le temps, bien sûr, mais aussi à travers l’Espagne, le Pays Basque (dont l’auteure parle avec tant d’amour !), Paris, et même l’Amérique ! .. avec pour fil rouge, la résilience et l’émancipation de ces femmes « hors normes »…

« Le Paris de la Belle époque était celui de toutes les extravagances »

« Les pigeons, les oies, les grues, les cocottes, les hirondelles. Tous ces noms d’oiseaux, volatiles en quête de plaisir et de liberté. »

« J’avais été élevée par une vielle dame et un prêtre pour qui le plaisir n’était synonyme que de culpabilité. »

« Au milieu des machines, des croquis, des maquettes et des boîtes à chaussures , on dansait, on riait on chantait ».

« Les Demoiselles », c’est enfin et avant tout  l’histoire de femmes cabossées par la vie, qui ne se sont pas résignées, et qui malgré les épreuves se sont battues avec courage pour leur liberté et leur droit au bonheur. De leurs blessures elles feront leurs forces, tout en tendant leurs mains à leurs sœurs d’infortune.

L’écriture authentique, documentée, passionnée d’Anne Gaelle Huon m’ a transporté… Difficile pour moi de me défaire de cette histoire brûlante, incandescente… ( à quand un tome 2 ?!? ) Merci Madame pour ce beau voyage, pour ces frissons, pour ces émotions, pour la narration de ce vécu, de l’histoire de ces « hirondelles », et de ces « cocottes », que je ne connaissais que trop peu, et qui s’inscrit pourtant telle une énième victoire en chacune d’entre nous.

Ce roman est tout simplement enivrant…alors, à l’image de ces Demoiselles, je vous invite à lire ce roman , et à trinquer à la vie avec une coupe de champagne millésimé 😉

« L’espoir, ce n’est pas de croire que tout ira bien, il a soufflé. Mais de croire que les choses ont un sens. »

 

 

 

« La femme révélée » de Gaëlle Nohant

« La femme révélée » de Gaëlle Nohant

J’ai découvert Gaëlle Nohant et sa plume extraordinaire à travers ce roman, sélection du prix Rosine Perrier 2021. Un coup de cœur immense pour ce destin de femme forte , qui se révèle à elle même au travers des épreuves : « la femme révélée » , une héroïne touchante de part sa fragilité et la force qu’elle va puiser en elle, grâce à sa furieuse envie de survivre…de VIVRE…

L’histoire :

Nous plongeons dans la grande Histoire, celle du Paris et du Chicago d’après guerre, des années 50 à 70.

Eliza, désormais rebaptisée Violet ,va fuir son mari (entrepreneur sans scrupules qui profite de la ségrégation pour loger à prix d’or la population noire dans des taudis infâmes), et son pays d’origine pour se réfugier dans le Paris tant aimé de son père qui n’est plus de ce monde. Ce père sociologue, homme de conviction, et fervent défenseur du droit des opprimés.

Elle laissera derrière elle sa vie, son statut social, mais bien plus que tout , son fils chéri Tim, qui est ce qu’elle a de plus cher au monde.

Pour sa survie, pour l’espoir de le retrouver un jour, pour lui transmettre qui elle est, lui partager une autre vision … elle se BATTRA .

Son arme ? C’est  sa passion, son art…la photographie. Timidement, elle mettra son appareil photo entre elle et le reste du monde, et réhabilitera par la subtilité et l’amour de son regard, les plus démunis…

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Elle en fera alors son métier, puis son fer de lance au cœur des émeutes de Chicago où elle fera son retour 20 ans plus tard…

Vous l’aurez compris, c’est un roman qui nous parle d’engagements, de combats, de racisme, de la condition des femmes -encore et toujours- mais aussi d’art (la photo) et de musique ! … Un fond de jazz est omniprésent , comme un fil rouge envoûtant qui nous enveloppe de grâce et de poésie pour aller se confronter à cette période trouble de l’ Histoire de l’humanité… et malheureusement encore si contemporaine …

 » Morceaux choisis « 

«Dans sa violence, le destin m’envoie un signe : c’est ici et maintenant que je dois retrouver les ressources de ma survie. Elle ne devra rien à Adam, hormis l’argent du bracelet offert au temps où il ne ménageait pas ses efforts pour m’apprivoiser. Je ne pouvais le porter sans penser à tout ce qui s’était défait, et qui n’avait peut-être existé que dans l’esprit d’une gamine naïve et impatiente d’aimer . La froideur du métal reflétait celle de mon mari : une main glacée retenant mon poignet. »

« J’ai rencontré cet homme qui était amoureux de moi, rassurant, protecteur. à ce moment-là ma vie était une bataille, mon père était mort et tout à coup, j’avais le sentiment d’arriver au port. Et puis ça me permettait d’échapper à ma famille maternelle… »(…) « Dans mon milieu , la solitude était le sort réservé aux laides et aux veuves, que personne ne recevait car on les soupçonnait de voler les maris des autres. »

« Nous avons fait de la nuit notre territoire, ne dormant que par courtes redditions. Nous n’avions plus histoire ni passé, tenaillés par une faim insatiable. Son corps devenait la continuité du mien. Ma géographie l’émouvait. »

« Regardez ces visages de gosses, ces jeunes femmes qui nous sourient dans leur décor glauque, ces vieillards qui ont l’air de traverser le temps, d’avoir fait toutes les guerres… Ce qui touche, ce n’est pas leur univers sordide, c’est le regard que vous portez sur eux . Rien de misérabiliste, vous n’en faites pas des victimes. Au contraire, vous leur rendez leur dignité. En miroir vous ridiculisez ce monde de blanc qui les traite en inférieurs. Ces photos nous parlent aussi de celle qui les a prises…

« Après l’avoir quitté, Robert m’a dit que les Maghrébins étaient les Noirs des Français. Je m’interroge sur le besoin qu’ont les hommes de se fabriquer des inférieurs sous toutes les latitudes. »

« J’avais été lente à comprendre des choses importantes mais ce chemin était le mien; c’était à ce prix que je me sentais aujourd’hui plus solide et plus libre, capable de colère et d’amour. Je n’avais plus besoin que le fantôme de mon père me tienne la main. »